Du trouble dans l’assiette

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Je demande à mon pote Julien : pourquoi tu ne manges pas de viande ? Il me répond : parce que je suis féministe et queer.

Confidences d’un vegan engagé.

Quand j’ai commencé à me renseigner sur le véganisme, je suis tombé sur l’ouvrage de Carol J. Adams : The sexual politics of meat [publié en 1980]. Le bouquin explique comment notre rapport à la nourriture est une sorte de performance sociale. La société fonctionne sur la base de la division entre l’homme et la femme, donc un rapport binaire, et de leur accouplement dans l’idée de reproduction de l’espèce. Cette division entraîne un rapport de domination. Peu à peu, j’ai fait le lien : si on refuse la domination de l’homme et de la société sur la femme et sur les minorités, il est important de dépasser l’histoire de la sexualité. Le queer, c’est l’idée d’amener du trouble dans ce qui fait le socle de notre société. À partir du moment où on entre dans ce processus de désacralisation, de détournement, la théorie queer s’insinue partout : on se met à questionner le langage, la façon dont on voit le monde, on se met à déconstruire, puisqu’on s’aperçoit que tout fonctionne sur ce modèle qui est une programmation culturelle et non pas naturelle. Ce qui m’intéresse, c’est cette question : comment le véganisme ou la théorie queer peuvent dépasser leur territoire de base, c’est-à-dire la nourriture ou la sexualité pour questionner l’entièreté du monde ? Quel est leur pouvoir révolutionnaire ?

Quand on se bat pour l’égalité, on ne peut pas seulement se battre pour les intérêts de sa communauté. 
Il faut s’intéresser au concept de domination en générale. Il faut appliquer ses idées à l’ensemble des êtres vivants, et donc aux animaux, qui eux aussi souffrent, ressentent des émotions. Je me suis rendu compte que le végétarisme est une position transitoire qui ne peut pas tenir : la condition d’une poule pondeuse ou d’une vache laitière est encore pire qu’un animal d’abattoir. Je n’arrivais plus à tenir mes idées féministes queer en continuant à manger de la viande et des produits issus de l’exploitation des animaux.

Manger de la viande est une performance sociale : le repas est très codifié. Quand quand tu dis à tes parents que t’es vegan, c’est un drame. C’est marrant parce que mes parents me disaient très souvent depuis des années « Mais tu manges de la viande quand même ? », comme s’ils le sentaient venir. Je viens d’une petite ville du sud de la France. Je vis aujourd’hui dans un monde très différent de celui de mes parents. Leur milieu, c’est celui du travail ouvrier, de la télévision, de l’extrême droite. Je ne critique pas, j’ai grandi là dedans, mais c’est un monde différent, dans lequel je me suis toujours senti à part. Pour des personnes de ce milieu, refuser de manger de la viande est une attitude très citadine de gens qui se la pètent. J’ai annoncé ça à mes parents en pensant que ça n’allait pas plus les choquer que ça. Ma mère m’a appelé, elle m’a demandé : « Qu’est-ce que je peux te faire à manger ? » ; je lui ai dit : « Je ne mange plus de viande, si tu veux je peux amener un truc ». Et là, ça a été le drame. D’un coup, ma mère perdait sa place donnée par la société qui était celle de nourrir ses enfants !

C’était beaucoup plus dramatique que mon coming out.
D’ailleurs, on représente toujours le coming out se passant autour d’une table avec ses parents. Comme si c’était le moment où se cristallisait ce que doit être la famille. Donner à manger, c’est aussi faire perdurer une civilisation, une idéologie. Quand tu viens rompre cette performance, tu viens insérer du « queer » dans le socle qui lâche : ça provoque des formes de violences, de rejets. Encore aujourd’hui, non seulement ma mère continue de me faire à manger quand je vais la voir alors que je lui ai dit que je pouvais cuisiner, mais en plus, elle continue de faire un plat avec de la viande. À chaque fois, elle me dit « Tu enlèves ». Je dois, moi, culpabiliser de refuser son plat. C’est là où on arrive à un schisme culturel. Je conçois que ma position n’appartient qu’à moi. Je ne me sentais pas à ma place là où je suis né. J’ai décidé d’aller contre les déterminismes. La façon dont j’ai pu me réaliser, c’est en déconstruisant ce qu’on m’a inculqué pour pouvoir le reconstruire. C’est aussi une façon de me séparer de mes parents, donc une certaine forme de violence.

Dire « je suis vegan », c’est une façon d’assumer. 
Ça aide à faire comprendre aux gens puisqu’ils connaissent le mot. Toi, ça te permet aussi de t’appuyer sur un socle de connaissances, de nouvelles constructions sociales. Et en même temps ça t’enferme. Tu es obligé de le dire rapidement à ton interlocuteur, que ce soit sous forme de blague ou autre. De la même manière que tu es obligé de dire en permanence que tu n’es pas hétérosexuel. Sinon, les gens vont te parler comme si tu l’étais. Dire les mots, t’inscrire dans une communauté même si tu n’es pas sûr d’y adhérer à 100%, c’est une manière de te positionner socialement. Évidemment, ces mots sont troubles, ambigus, évidemment il faut les questionner en permanence, et en même temps on a besoin de les utiliser pour pouvoir entamer un dialogue parce que l’idée n’est pas de faire ça seul dans son coin. Ça permet de créer le débat, de se repositionner. On se confronte toujours à des personnes qui viennent relever des zones d’ombre de notre réflexion : c’est normal parce que cette pensée est nouvelle, et c’est difficile de la mettre en place. On est obligé de faire des concessions, même inconscientes.

Chaque jour, manger avec une personne devient à 90% un débat.
C’est là où on se rend compte que manger est un acte qui témoigne d’une certaine idéologie. À partir du moment où tu manges différemment, tu es obligé de le signaler et du coup de créer le débat. Parfois c’est usant : t’as l’impression de faire quelque chose de simple, compréhensible et pourtant ça amène de la violence au sein d’un moment qui devrait être convivial. Il y a une phrase par exemple qui est énervante : quand on me dit « c’est mauvais pour la santé ». C’est une phrase qui n’a aucun sens. Les omnivores ont souvent beaucoup plus de carences que les végétariens, notamment en fibres. C’est une carence aussi importante que celle des protéines, mais ça, ça ne vient jamais dans le débat !

La révolution et puis quoi après ?
Si d’un coup tout le monde s’arrêtait de manger de la viande, qu’est-ce qu’on ferait des animaux d’élevage ? Évidemment, ça pose des questions. On peut pas s’arrêter du jour au lendemain. Mais moi, j’ai décidé d’axer mon existence sur un idéal et d’avancer vers lui, ça prend du temps. Je comprends que cet idéal ne soit pas le même pour tout le monde et qu’il ait ses défauts ! Oui, quel sens ça a de ne pas manger de viande quand on porte des chaussures en daim ou quand on est assis sur un canapé en cuir ? Ben oui, évidemment c’est stupide mais bon tu es obligé de passer par là. Et puis, c’est pas plus con que de manger de la viande ! C’est pour ça que je pense qu’il est important d’être bienveillant.